N°34 LE BRUIT ET LA FUREUR
de William Faulkner (1929)
En 34e position explose Le Bruit et la Fureur, l'œuvre ample et étrange de l'Américain William Faulkner (1897-1962), Prix Nobel de Littérature en 1949. L'idée du roman est en soi déjà très originale : partir de la célèbre phrase de Shakespeare — « La vie est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot, et ne signifiant rien » — et s'en servir comme contrainte. Obéir à l'autre William ! The Sound and the Furyest donc une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot castré de 33 ans qui s'appelle Benjy et qui est amoureux de sa sœur cadette (laquelle, du coup, se prénomme Caddy car, malgré les apparences, ce livre est cohérent). Au début on n'y comprend pas grand-chose; un long monologue mélange les personnages et les époques. Mais ce doit être volontaire puisque c'est un débile qui parle.
Visiblement, dans l'État du Mississippi, au sud des États-Unis, tout le monde est hystérique : les deux autres frères de Caddy, Quentin et Jason, expriment à leur tour, dans une langue très différente, leur jalousie et leur folie; les domestiques noirs parlent en petit-nègre comme dans Autant en emporte le vent(paru peu après) ; leur père alcoolique finit par crever; quand les personnages ne se suicident pas, ils couchent avec tout le monde. Faulkner a-t-il voulu appliquer la prescription de Shakespeare jusqu'au bout, à savoir écrire une histoire qui « ne signifie rien » ?
Que nenni. N'hésitons pas à l'affirmer sans ambages : même si Faulkner n'est pas d'une lecture aisée, il est capable de prouesses confinant à la sorcellerie. Il nous envoûte, nous hypnotise, comme ces tableaux tramés du Pop Art qu'il ne faut contempler qu'à une certaine distance sous peine de n'y voir qu'un ensemble de taches. L'opéra de Faulkner exige du recul, et pour en jouir il ne faut pas hésiter à sauter les passages hermétiques pour arriver à une image saisissante : celle de Quentin, par exemple, qui brise sa montre pour que le temps se remette à vivre (métaphore qui épata tellement Jean-Paul Sartre qu'il en pondit une étude intitulée « La Temporalité chez Faulkner »). Quand les œuvres d'art sont difficiles d'accès, on est généralement récompensé de ses efforts : le cerveau oublie la difficulté mais pas les images. Bien sûr, ce n'est pas toujours le cas : un livre peut très bien être à la fois compliqué et creux. Car tout le monde n'est pas Faulkner. Comme toujours avec les génies qui ont inventé leur langue au XXe siècle, le problème vient des crétins suiveurs qu'ils ont inspirés. Par la faute de Proust, un paquet d'auteurs français se croient obligés de faire de longues phrases sur leur maman pour sembler intelligents; à cause de Joyce, n'importe quel imposteur se croit poète quand il est juste illisible ; et si une bonne partie de la littérature américaine est phagocytée de gros romans du « Sud profond » (« Deep South ») avec viols, incestes, meurtres et fermiers alcooliques à tous les étages, c'est la faute à Faulkner, dont Nabokov raillait les « chroniques de cultivateurs de maïs ». Pauvre Faulkner : les soirées élégantes en smoking étant déjà prises par Fitzgerald et les phrases courtes par Hemingway, il a choisi ce qui restait, entre deux whiskies et trois scénarios invendus à Hollywood. Il en vaut la peine : entraînez-vous tous les matins à prononcer « Yoknapatawpha » (le nom de son comté imaginaire) ; c'est plus chic que « Pétaouchnok ».